Une ado battue


Un habitant de Genève découvre sur l’ordinateur familial que sa fille de 16 ans utilise l’adresse d’une messagerie qu’il ne connaît pas. La jeune fille refuse de lui fournir des explications et de lui livrer le mot de passe. A partir de là, l’information bouillonne. Dans son édition du samedi 1er septembre, Le Matin porte en surtitre «Drame. Un père pète les plombs pour une histoire anecdotique»; et propose en titre «Papa veut tuer sa fille, maman rigole». La Tribune de Genève du même jour annonce «Une fille de 16 ans confrontée à un scénario d’horreur»; elle complète en sous-titre «Une adolescente a subi les pires sévices de la part de son père». Pas besoin d’entrer dans les détails.
D’emblée, le journaliste du Matin formule une réserve. «S’il n’émanait pas du service de presse de la police genevoise, nous peinerions à croire ce fait divers». Il parle explicitement de «l’histoire, telle que rapportée par les forces de l’ordre». Quant au localier de la Tribune de Genève, il écrit: «La police, dont nous tenons ces informations, fait savoir que certains faits doivent encore être vérifiés». Il ajoute: «Ils ont toutefois été jugés suffisamment vraisemblables pour faire l’objet d’un communiqué». Les deux journalistes précisent que le père conteste les faits qui lui sont reprochés.
Ces précautions étant prises, le récit de la fille est rapporté à l’indicatif. C’est en effet épouvantable.
La question me vient dès le lundi du milieu professionnel, avant même que des lecteurs ne réagissent. «Trouvez-vous normal que les policiers rapportent à la presse la version de la fille? Ne sont-ils pas tenus de se la coincer et de réserver au juge d’instruction l’exclusivité de ce qu’ils entendent sur la scène d’un crime?» Je fais observer aussitôt que le père a été incarcéré. Cela indique qu’il existe au moins de fortes présomptions. J’accorde cependant que les récits auraient pu recourir à l’usage du conditionnel ou, mieux, rappeler tous les deux ou trois alinéas qu’il s’agissait de la version de la fille. Une plus grande réserve aurait ménagé plus sûrement le respect de la présomption d’innocence. Le journaliste de la Tribune me signale cependant qu’il s’est surtout employé à protéger la personnalité de la victime. Il s’est abstenu de relater des détails qui auraient permis de l’identifier. Ainsi le fait qu’elle a été tondue a été volontairement omis dans le premier récit.
Observateur averti des soubresauts du monde, mon interlocuteur ne croyait pas si bien dire. Le lendemain de son intervention, virage à 180º et changement de cap. C’est la version du père qui occupe une double page ici, une tête de cahier local là. Son avocat se manifeste. Il accuse, selon Le Matin: «La police a violé la présomption d’innocence». La question juridique de savoir si le respect de cette présomption est une obligation faite aux seules autorités (en l’espèce la police) ou s’il peut être étendu à des tiers (en l’occurrence la presse) est discutée. Du point de vue de la déontologie journalistique, la réponse est claire: elle doit être respectée.
Le rôle de la police reste décisif dans cette affaire. Est-ce parce que ses agents «ont une autorité qui impressionne manifestement les journalistes, lesquels reproduisent leurs propos sans se poser de questions», ainsi que l’écrit encore mon interlocuteur? Il me semble qu’il ne s’agit pas d’un respect immodéré de la casquette. Plutôt de la dépendance étroite de la presse envers la police. Celle-ci est le plus souvent la source unique des informations sur les faits divers.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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