Ravisseur et meurtrier présumé


Dans Le Matin, comme dans 24 Heures et la Tribune de Genève, il ne s’agit d’abord que d’une très brève dépêche d’agence, publiée le jeudi 2 août. La nouvelle signale la disparition à Appenzell, depuis le mardi précédent, d’une fillette de cinq ans et demi.
Dès le lendemain, la couverture journalistique prend de l’ampleur. Des précisions sont apportées sur le trajet de la fillette. Un lien est établi par les polices appenzelloise et saint-galloise entre sa disparition et d’autres événements qui se sont déroulés le même jour dans la région. Un homme s’est suicidé en forêt, après avoir tiré sur un promeneur. Son identité n’est pas donnée, mais on apprend qu’il est suisse et âgé de 67 ans. Les enquêteurs ont découvert sa camionnette blanche, immatriculée en Espagne. Non loin de là, le casque, le sac à dos et la trottinette de la petite Ylenia.
Le Matin répercute une déclaration du chef de la police saint-galloise: «Nous ne pouvons pas exclure le pire». Dès lors, un scénario prend forme. L’article l’énonce sous forme conditionnelle. Les indices «ne permettent plus d’exclure l’hypothèse d’une crime à caractère sexuel». Le surtitre va plus loin: «Elle (la fillette) aurait été abusée et tuée par un sadique».
Dans leurs éditions du même jour, 24 Heures et la Tribune de Genève rapportent les faits, citent le même chef de la police, mais réservent encore leurs conclusions. « La disparition d’Ylenia liée à une tentative de meurtre », titre 24 Heures ; «Disparition d’une fillette: la police est sur une piste», annonce la Tribune de Genève.
Les éditions du samedi 4 août font état des développements de l’enquête, rapportent des témoignages et surtout donnent l’identité du sexagénaire retrouvé sans vie, qui était établi en Espagne. Alors que 24 Heures et la Tribune de Genève relèvent dans un article commun qu’«il n’y a pour l’instant aucune certitude qu’il était le kidnappeur», Le Matin reproduit sa photo dans un encadré intitulé «Un retraité inquiétant», tout en précisant que les services de police suisses et espagnols ne lui connaissent pas à ce jour «d’antécédents d’abus sexuels sur des enfants».
Seul à paraître le 5 août, Le Matin dimanche établit un parallèle entre la disparition d’Ylenia et celle de la petite Maddie, au Portugal en mai dernier. Il précise aussi que le sexagénaire, souhaitant rentrer en Suisse, cherchait un appartement dans la région. Le lendemain, les trois quotidiens assurent un suivi de l’enquête et traitent tous trois le sexagénaire de «suspect».
Changement de registre le mardi 7 août. La police révèle que le sac à dos de la fillette disparue contenait ses vêtements et qu’elle a relevé des traces de l’ADN du sexagénaire sur ses affaires. 24 Heures, qui publie sa photo en première page, et la Tribune de Genève parlent désormais de «ravisseur présumé». Le Matin titre en «une»: «Les preuves qui accablent le sadique» et consacrera à l’affaire ses premières pages les deux jours suivants.
Ce traitement différencié pose des questions. Déontologie journalistique et droit imposent des réserves à la relation des faits divers et aux comptes rendus d’audience. L’auteur d’un crime, même abominable, a droit à la protection de sa personnalité. Ainsi, les médias ne peuvent, sauf exception, publier son identité ou sa photographie. De plus, tout justiciable est au bénéfice de la présomption d’innocence. Il ne peut être considéré comme coupable avant jugement définitif.
En l’occurrence, le sexagénaire est mort. Si sa culpabilité est établie par la police, il n’y aura ni procès ni décision de justice pour en apporter la confirmation par un tribunal. En se tuant, il a perdu sa personnalité au sens juridique. La divulgation de son identité et même de sa photographie ne sont pas de nature à lui porter atteinte. Cela signifie-t-il qu’il peut être accablé, voire sali sans réserve? Un élément continue d’imposer la retenue. Sa veuve, elle, dispose de tous ses droits à la protection de sa personnalité.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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