Mort mystérieuse à Cornavin


Un nettoyeur découvre le corps ensanglanté d’une jeune Noire dans les toilettes d’un TGV, en gare de Cornavin. Il est un peu plus de cinq heures du matin, le 31 mai. Le convoi est arrivé la veille de Lyon, en provenance de Nice. La jeune fille a été frappée avec un couteau, qui sera retrouvé dans une poubelle. Elle s’est vidée de son sang au cours de la nuit. Les secours arrivent aussitôt sur les lieux, mais trop tard pour la rendre à la vie. La victime est rwandaise, elle est âgée de 22 ans
On apprendra plus tard qu’elle était étudiante à Lyon et se rendait à une célébration religieuse à Bulle, en souvenir d’un oncle décédé douze jours plus tôt.
Ces derniers éléments, le journaliste qui rédige l’article paru dans les éditions de la Tribune de Genève du 1er juin les ignore encore. Il ne dispose que de quelques faits: la mort énigmatique au petit matin, le couteau. Il ne sait pas si la victime était dans le train à son arrivée en gare ou si elle y est montée en cours de soirée. Il rapporte les propos d’une porte-parole de la SNCF, qui explique la découverte tardive du corps. Et puis, il a cette phrase qui déclenchera une vague d’indignation et d’émotion: «Dans les milieux informés, il se murmure qu’il pourrait s’agir d’une prostituée occasionnelle agressée par un client».
Cette supposition, c’est l’un de ses collègues de la rédaction qui l’a entendue de la bouche d’un inspecteur, expérimenté m’assure-t-on. L’auteur de l’article tente d’en vérifier la vraisemblance. Une source anonyme (un «connaisseur de la gare») dit sa surprise: «On voit parfois des clochards, mais jamais de prostitution». En réalité, aucun fait avéré n’étaie l’hypothèse du policier.
L’amalgame «Noire et prostituée» est mis à la charge du journaliste et de la Tribune de Genève. La formulation insinuante («il se murmure…») n’arrange rien. Les réactions sont nombreuses, parfois violentes. Le journaliste reçoit des menaces. Il se défend de toute intention raciste. Le journal publie plusieurs lettres dans son Courrier des lecteurs du 7 juin. Dans un encadré, il exprime ses regrets aux proches de la victime et aux lecteurs. Le CRAN (Carrefour de réflexion et d’action contre le Racisme Anti-Noir) annonce le dépôt d’une plainte auprès du Conseil Suisse de la Presse.
Mme Salika Wenger, conseillère municipale, s’adresse au médiateur. Elle considère que les regrets de la rédaction ne suffisent pas. Il convient de présenter des excuses. Rien ne justifie à ses yeux la reprise des propos tenus par le policier. Ou alors, demande-t-elle, serait-ce pour induire que «la souffrance, la terreur et la mort seraient moins graves» lorsqu’il s’agit d’une prostituée? Ou encore «parce qu’il s’agissait d’une femme de couleur»?
Ces excuses attendues, je les formule ici, sans réserve.
Mais comment ne pas s’interroger sur le mécanisme qui a conduit à cette allégation malheureuse?
En matière de faits divers, le journaliste dépend étroitement de sources policières ou judiciaires. Ces sources sont souvent fiables, elles ne le sont pas toujours. Leurs informations sont difficiles à recouper. La fausse piste d’un lien avec la prostitution occasionnelle n’a pas été émise par un porte-parole officiel. Elle aurait dû être vérifiée auprès de la hiérarchie. A défaut, approfondie avec son auteur: sur quels éléments se fondait-il?
Il est toujours tentant pour les médias (mais aussi pour les enquêteurs et pour le public) de faire se télescoper trois phases distinctes d’un événement: la relation des faits, la recherche des explications, la détermination des responsabilités. Le premier article aurait dû s’en tenir à l’exposé des faits établis. Il fallait en savoir plus pour imaginer les causes du drame.

Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur


Ecrire un commentaire

Dites-nous ce que vous pensez de ce billet. Ecrivez un commentaire!

Vos commentaires

Soyez le premier à écrire un commentaire!