Jeu dangereux


Dans la téléréalité, il y a beaucoup de télé et très peu de réalité. Une émission produite par la société Endemol et diffusée le 1er juin par une chaîne publique néerlandaise a déclenché frénésie médiatique et excitation politique. Suffit-il donc d’en appeler à l’incroyable pour provoquer la crédulité?
On connaît l’argument: Lisa est atteinte d’une tumeur au cerveau, elle est âgée 37 ans, elle est en phase terminale. Elle est prête à donner un rein à un malade dans l’attente d’une greffe. Quel malade ? Le « meilleur ». Trois concurrents, deux femmes et un homme. Les téléspectateurs sont appelés à participer par SMS à l’élimination des deux maillons faibles. Désolé, tant pis pour vous, les amis, le rein sera pour quelqu’un d’autre.
Au bout d’une heure d’émission, le stratagème est dévoilé. Lisa n’est pas Lisa, mais une actrice. Pas de rein à attribuer. Les malades, eux, sont vrais. Ils ont accepté de se prêter au jeu (c’est le mot), sensibles à l’objectif déclaré des producteurs de ce « Donor Show » (pourquoi pas, pendant qu’on y est, «Rocky Donor Show»?): dénoncer la diminution sensible des dons d’organes dans le pays.
Premier bilan: 12 000 cartes de donneurs auraient été demandées le soir même de la diffusion. Cela tient-il lieu de justification? La question reste posée des limites de la téléréalité. Jusqu’où peut-elle aller? N’a-t-elle pas abusé ce soir-là de la bonne volonté de trois malades, en exploitant leur vie privée? N’a-t-elle pas spéculé sur l’existence de drames obscurs et nombreux au sein du public? N’a-t-elle pas cherché à réaliser un «coup», à battre des records d’audience?
La question renvoie à l’ambiguïté du genre: dans les émissions de téléréalité entre une part plus ou moins grande de fabrication. Elle renvoie aussi à celle de la télévision: magnifique outil d’information, capable d’élargir la conscience du public à des domaines ou des régions très éloignés de son environnement quotidien; mais en même temps puissante et omniprésente entreprise de spectacles à domicile.
Une émission de téléréalité relève du divertissement, non de l’information. Elle vise à provoquer l’émotion. La réalité, ou ce qu’il en subsiste, est donc offerte à un regard qui se déploie sur plusieurs registres: mouillé par compassion, allumé par voyeurisme, excité par goût pour les affrontements (les «luttes à mort» des jeux vidéo).
Le 28 octobre 1938, une émission radiophonique d’Orson Welles avait chamboulé l’Amérique en annonçant le débarquement des Martiens. Le 13 décembre dernier, la RTBF (télévision belge francophone) avait secoué le pays en révélant une brutale, subite… et imaginaire sécession de la Flandre. Haute fiction, docu-fiction. La seconde de ces émissions a même suscité un colloque universitaire, à Louvain-la-Neuve!
D’ambition plus médiocre, le «Grand spectacle du donneur» menace moins, par son mensonge fondateur, la crédibilité de la télévision (ou, dans un sens positif, illustre moins son pouvoir de révélateur d’une réalité) qu’il ne repousse les limites du mauvais goût. Le jeu reste dangereux.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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