Un Suisse d’origine iranienne


Un homme de 80 ans poignarde une assistante sociale, le lundi 21 mai, avenue du Lignon, près de Genève. L’homme ne supportait plus le bruit et voulait quitter son logement, dans un immeuble pour personnes âgées. L’assistante sociale assurant la gérance de l’immeuble était en charge de son dossier. L’homme avait déposé une demande de changement il y a plus de deux ans et, ne voyant rien venir, aurait perdu patience. La vie de la victime n’est pas en danger. L’octogénaire est incarcéré.
Ce fait divers est relaté dans leurs éditions du 22 mai par la Tribune de Genève et Le Matin. Le quotidien genevois lui consacre moins de 20 lignes dans la rubrique « 5 Minutes » ; il y reviendra le lendemain plus longuement. Le Matin lui accorde une tête de page sur trois colonnes, avec une photographie de l’immeuble et une autre de traces de sang sur l’un des piliers.
La différence de traitement ne tient pas qu’à l’ampleur accordée sur le champ par les deux titres. La Tribune de Genève désigne l’agresseur comme «un homme de 80 ans» (le lendemain, elle parle d’un « octogénaire »). De la victime, elle dit qu’il s’agit d’«une Française de 57 ans». Le Matin retient la même description de la victime, mais de l’octogénaire, il précise qu’il est «un Suisse d’origine iranienne». Pourquoi?
Explication de Peter Rothenbühler, rédacteur en chef :
«Cette mention de la nationalité de l’auteur d’un crime correspond aux règles du journal. Nous disons systématiquement d’où viennent les personnes concernées par un crime, par exemple « citoyen suisse d’origine kosovare », Valaisan, Genevois, etc.»
Le rédacteur en chef du Matin ajoute que cette pratique est recommandée par le Conseil suisse de la presse et son président Peter Studer et que, d’ailleurs, «les différents corps de police ont adopté cette règle».
L’avis du médiateur est moins tranché. Le Conseil suisse de la presse se fonde sur la Déclarations des devoirs et des droits des journalistes et sur des directives qu’il a lui-même promulguées en 2000. L’une d’elles (la directive 8.2) porte sur l’interdiction de discriminer des personnes impliquées dans des délits. Au sujet de la nationalité, elle offre deux solutions: soit publier systématiquement la nationalité des personnes, quelles qu’elles soient (c’est la solution retenue par Le Matin); soit publier la nationalité – ou d’autres éléments relevant de la personne (religion, mœurs sexuelles, appartenance ethnique, par exemple) – dans les seuls cas où elle serait nécessaire à la compréhension du récit.
Or, dans le cas précis, le journal ne se contente pas d’indiquer la nationalité. Il signale aussi l’origine de l’octogénaire. Un Suisse, certes, mais «d’origine iranienne».
La mention de l’origine n’est pas un tabou. Tout dépend de l’usage qu’on en fait et du contexte. Dans un récit de fait divers, elle peut être problématique. Comment comprendre cette tentative de meurtre (au couteau!) par un homme «d’origine iranienne»? En quoi la mention de l’origine serait-elle ici nécessaire à la clarté du récit? Les témoignages recueillis par le journal auprès de voisins sont tous favorables à l’octogénaire, décrit comme un «brave homme». N’y a-t-il pas cependant danger d’amalgame? La violence et son instrument s’expliqueraient-ils, entre les lignes, par l’origine de l’agresseur?
Au-delà, une question plus lourde: à rappeler de manière régulière dans les affaires criminelles les origines de Suisses naturalisés, n’y a-t-il pas un risque sérieux de créer dans le public le sentiment qu’existeraient des Suisses de deuxième zone?

Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur


Ecrire un commentaire

Dites-nous ce que vous pensez de ce billet. Ecrivez un commentaire!

Vos commentaires

Soyez le premier à écrire un commentaire!