Chauffard en fuite, déjà coupable?


Un accident s’est produit dimanche 6 mai vers trois heures du matin, sur l’autoroute Genève-Lausanne, à la hauteur du Vengeron. Il a causé la mort d’une jeune fille de 17 ans. Le drame a été relaté le lendemain par l’ensemble des journaux lémaniques.
La Tribune de Genève l’a raconté en ces termes: «Une Golf blanche (…) circulait normalement en direction de Lausanne, à 80 km/h. A son bord, six personnes. Deux adultes et quatre adolescents. La victime était assise sur les genoux de son ami, à l’arrière. (…) Soudain (…) une Golf noire a violemment heurté l’arrière du véhicule (…). Projeté hors de la chaussée, il a fini sa course contre un arbre. Sous l’effet du choc, l’adolescente qui n’était pas attachée a traversé l’une des vitres latérales». Le quotidien ajoute que le chauffard s’est enfui. Titre de l’article: «Un chauffard tue une adolescente et prend la fuite».
Vive réaction, le jour même, de M. Lionel Bouillod: «Non, rouler à 80 km/h sur une autoroute déserte à 3 heures du matin, ce n’est pas normal! Non, six personnes dans une voiture à cinq places, ce n’est pas normal! Non, ne pas attacher sa ceinture, ce n’est pas normal! Non, percuter une voiture roulant sans raison à la limite inférieure de vitesse ne rend pas automatiquement chauffard!» La fuite? « Moi, personnellement, en mon âme et conscience, je ne sais vraiment pas comment je réagirais au violent traumatisme de tuer quelqu’un dans un accident de la route, fautif ou pas!»
Sur le premier point, ce lecteur se trompe: l’accident s’est produit sur un tronçon où la vitesse est effectivement limitée à 80 km/h. Le journaliste était fondé à écrire que la voiture «circulait normalement». La précision ne sera apportée aux lecteurs que le lendemain (Tribune de Genève du 8 mai). Circonstance atténuante, donc: dans le premier article, le « normalement » pouvait passer pour une appréciation de son auteur.
Pour le reste, il n’est pas normal en effet de rouler à six dans une voiture à cinq places, et de ne pas attacher la ceinture de sécurité. La police genevoise en convient. L’auteur de l’article n’a d’ailleurs pas prétendu le contraire; il s’est contenté de rapporter les faits. J’accorderais encore à ce lecteur qu’il était difficile au lendemain de l’accident d’avoir une opinion définitive sur les circonstances et les motifs de la fuite. Le père de la victime lui-même déclarait avec une impressionnante dignité (Le Matin du 8 mai): «Il n’aurait pas dû s’enfuir… Mais c’est le problème de la justice et de la police».
Sur le fond, la réaction de M. Lionel Bouillod tient à l’abus du terme «chauffard»: «Deux automobilistes qui font la course sont des chauffards, un (ou une) autre qui traverse un village à 80 km/h est un chauffard». Percuter une voiture par l’arrière ne fait pas du fautif un chauffard. Mais en l’occurrence, l’intensité du choc, la projection du véhicule hors de la chaussée signalent une vitesse excessive. Le terme est ici loin d’être abusif. Les lecteurs apprendront le lendemain que le responsable de l’accident reconnaissait avoir bu.
L’interpellation de M. Bouillod reste malgré tout très pertinente. Les comptes rendus d’accidents de la route recèlent pour les journalistes un piège permanent: par le choix d’un mot, d’un verbe, d’un adjectif, d’un adverbe, établir des responsabilités alors que la conclusion de l’enquête n’est pas encore connue.
La réalité des faits n’est pas toujours conforme aux apparences ni aux premiers constats. Aux yeux du lecteur, l’usage du terme «chauffard» implique une culpabilité. En soi, il n’est pas si chargé. Le Petit Robert définit le chauffard comme un «mauvais conducteur». Le sens que lui donne mon correspondant s’impose souvent à l’esprit: un conducteur qui commet des infractions au code de la route. Mauvais ne renvoie alors pas à la maladresse, mais à l’imprudence.

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