Ségo tombe à l’eau


On connaît cette histoire de gosses. «Pincemi et Pincemoi sont sur un bateau. Pincemi tombe à l’eau. Qui reste sur le bateau?» Et l’autre, qui ne s’est pas méfié: «Pincemoi!» Aïe!
Karl Zéro, journaliste décalé, s’en est inspiré pour le titre de son film documentaire et satirique sur les deux candidats à l’Elysée.
Ségo et Sarko sont sur un bateau est sorti en salle à Paris début avril. Canal+, chaîne privée pour laquelle Karl Zéro réalisait son Vrai Journal (avant d’être prié de s’en aller en juin 2006), l’a programmé la veille du grand débat télévisé du 2 mai. La Télévision suisse romande l’a diffusé le lendemain.
Excellente initiative. Le «docu» jette un regard cru et farceur sur les deux candidats. Il retouche avec allégresse les images savamment apprêtées par l’éclairage et le maquillage, ces deux mamelles des plateaux de télévision.
C’est donc Ségo qui est tombée à l’eau. Sarko reste seul à bord. Mais pourquoi «Ségo», pourquoi «Sarko»? D’un côté l’abréviation du prénom, de l’autre celle du nom. Parce qu’elle est une femme, parce qu’il est un homme? Après tout, «Ségo et Nico» sonneraient aussi bien.
La présentation du débat sur une pleine page de la Tribune de Genève (éditions du 2 mai) prenait les raccourcis: «Il tire sur Ségo», «Elle vise Sarko». Le même jour, offrant à ses lecteurs un contenu identique (des articles de Mathieu van Berchem, collaborateur à Paris des deux journaux), 24 Heures adoptait des formulations plus apprêtées: « Les vannes de Nicolas Sarkozy contre Ségolène Royal», «Les piques de Ségolène Royal contre Nicolas Sarkozy».
Un lecteur de la Tribune de Genève s’est manifesté: «Un homme peut être désigné par son nom, pour une femme le prénom suffit. Vous n’entendez pas une fausse note?» La réponse de la rédaction en chef : nous collons à la pratique actuelle, mais celle-ci mérite d’être analysée. En effet.
Dans les préaux d’école, les filles s’appellent par leurs prénoms, abrégés parfois (Flo, Cathy…). Les garçons plutôt par leurs noms, quelquefois transformés (j’ai compté parmi mes amis de collège un Turtin qui se nommait Turrettini, un Krähenbühl devenu Crincrin, et quelques autres). Va donc pour «Ségo» et pour «Sarko».
Mais il y a plus. L’usage public du prénom prend un tour familier, légèrement protecteur… à l’occasion paternaliste (Patrick Poivre d’Arvor donnant la parole aux citoyens conviés à l’émission spéciale J’ai une question à vous poser). Le recours au patronyme? Il signale davantage de distance, et peut-être de respect.
Comment désigner dans les médias les personnes qui font l’actualité? Il est difficile d’arrêter des règles formelles. Dans la pratique, les deux solutions les plus courantes sont la mention du prénom et du nom (Ségolène Royal, Pascal Broulis) ou le recours à la formule de politesse (Mme Royal, M. Broulis). Une variante, également déférente, passe par la mention du titre ou de la fonction (le président Bush, le syndic Brélaz). Ces formules devraient être respectées dans les textes des articles.
Dans les titres, c’est plus compliqué. Les pages culturelles et sportives sont depuis longtemps passées au seul patronyme pour les hommes : Hallyday, Béjart, Maradona ou Federer. Pour les femmes, c’est plus rare. Ailleurs, dans les rubriques politiques ou économiques? Le recours au prénom et au nom est à la fois précis et poli. L’usage du seul nom est de plus en plus admis sur les premières pages des journaux, imposé par l’espace réduit. En général, il s’applique aux gens les plus connus (ceux qui «font» les manchettes). «Bush» ou «Poutine» ne choquent plus personne. Lire en première page «Couchepin», «Calmy-Rey», quand ce n’est pas «Tornare» ou «Maillard» n’est pas forcément la promesse d’une notoriété planétaire. La réputation locale peut suffire !

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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