Les lecteurs et leur liberté d’expression


« Une pétition bête et méchante ». Ce titre donné à une lettre de lecteur a choqué. Un correspondant y voit « une insulte aux signataires de cette pétition ».
De quoi s’agit-il ? Au départ, de l’exaspération d’habitants de communes situées sur la rive gauche du lac. Le trafic pendulaire sature le réseau routier et crée des nuisances. Ils demandent donc la fermeture aux heures de pointe de six postes de douanes situés à la frontière franco-genevoise. L’idée est de contenir le flux des véhicules sur les axes routiers principaux.
A quoi une lectrice réplique vertement dans un courrier publié fin mars, considérant comme un comble que l’on refuse aux frontaliers franco-suisses « ce que l’on conseille à tous les vacanciers, à savoir : rouler futé comme le bison ! »
En conclusion, elle lance : « J’ai plein d’amis de l’autre côté et cette pétition bête et méchante me fait vraiment honte ». Le modérateur du courrier des lecteurs a repris l’expression dans le titre. Aux yeux de mon correspondant, cela passe mal.
« Ces gens, écrit-il des pétitionnaires, essayent tout simplement de lutter pour conserver une certaine qualité de vie face aux nuisances toujours plus importantes du trafic motorisé. Je pense que le titre et les propos contenus dans cette lettre sont difficilement compatibles avec les règles déontologiques de votre journal et que le responsable de cette rubrique aurait dû renoncer à la publier. Qu’en pense le médiateur ? »
Le médiateur n’a pas à se prononcer sur la fermeture des postes de douane, mais seulement sur la publication de la lettre et la reprise d’un propos polémique dans son titre.
A première vue, il n’y a pas de quoi s’alarmer. L’expression vient des attributs dont s’était doté le magazine satirique français Hara-Kiri. Lancé en 1960, ancêtre de Charlie Hebdo, il avait reçu un jour une lettre irritée lui disant son fait : « Vous êtes bêtes. Et non seulement vous êtes bêtes, mais vous êtes méchants ». Qu’à cela ne tienne. Cavanna et l’illustre professeur Choron, ses créateurs, en ont aussitôt fait le sous-titre de leur publication : « Hara-Kiri, journal bête et méchant ». L’expression a fait fortune. Elle s’est banalisée avec le temps. Elle ne manque pas, aujourd’hui encore, de prendre un tour ironique, par une sorte d’hommage complice au journal dont elle fut l’enseigne.
Le modérateur du courrier devait-il cependant lui accorder le privilège du titre ? Il n’a fait qu’assurer à la présentation de la lettre une irréfutable fidélité à son contenu. La lettre était-elle effectivement insultante pour les pétitionnaires et aurait-elle dû se voir écartée ?
La déontologie journalistique porte une attention de plus en plus grande, et fondée, à la protection de la personne. Elle proscrit les accusations anonymes ou gratuites. Elle requiert, en cas de reproches graves, l’audition de la personne visée. Pour autant, son objectif n’est pas de stériliser les débats, et moins que d’autres les débats politiques.
L’insulte n’est jamais un argument ? Nuance : c’est ici la pétition qui hérite du slogan du défunt Hara-Kiri, et non les pétitionnaires.
Par sa présence dans la blogosphère, le médiateur est désormais bien placé pour mesurer les dégâts, parfois durables, de propos anonymes injurieux et nullement avérés. La résistance aux excès ne conduit pas à un ralliement au politiquement correct. La liberté d’expression des lecteurs méritent aussi d’être défendue.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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