Une méfiance ancienne, une virulence nouvelle


En 2016, la totalité des critiques substantielles (qualité journalistique et respect de la déontologie) adressées au médiateur à propos des deux quotidiens régionaux de Tamedia en Suisse romande, la Tribune de Genève et 24 heures, est venue de lecteurs des journaux imprimés. Et non des utilisateurs des versions en ligne. La tendance est confirmée par les lecteurs critiques du Matin. Ils restaient, de peu, plus nombreux l’an dernier à se manifester à partir du journal sur papier que de ses éditions numériques.

Le lecteur demande des comptes à son journal. Il s’adresse à l’auteur d’un article, au rédacteur en chef, il rédige une lettre pour la page dévolue au courrier. Ou il recourt au médiateur. Il manifeste ainsi son exigence. Et dans le même mouvement, son attachement. Sur le Web, l’utilisateur exprime directement son mécontentement. Cela lui suffit, il n’attend rien de plus. Et si le vent l’y pousse, il va voir ailleurs.

D’où une question simple: est-ce que la diminution de l’audience des journaux papier aura pour effet l’extinction des réclamations et des questions de fond touchant les choix rédactionnels et les pratiques journalistiques?

Le médiateur ne peut que se féliciter des décisions prises en été 2016 par Le Matin pour contenir les débordements des internautes sur ses forums de discussion. Le retour à une plus grande civilité réduit la masse des participants. Elle donne de meilleures chances et une plus grande visibilité à des contributions de qualité.

Or, les débordements sur les forums ont beaucoup occupé le médiateur ces dernières années. Des utilisateurs du journal en ligne lui demandaient – et parfois le sommaient ! – d’expliquer une modération des commentaires qui, selon les uns ou les autres, faisaient voie autant à la censure qu’au laxisme. Du coup, depuis le début de l’année en cours, le médiateur ne reçoit plus guère d’interpellations sur le sujet.

Divers événements récents ont contribué à accroître la méfiance envers les médias, au point de susciter une hostilité militante. La mission du médiateur était à l’origine de faire mieux entendre aux rédactions la voix des lecteurs. Elle tend malgré lui à se retourner.

Que ce soit sous la forme de consultations ou de réclamations, les interpellations l’amènent de plus en plus souvent à expliquer au public les comportements des journalistes. A force de les expliquer, à les défendre. Est-ce qu’il n’y a pas un risque que le médiateur se transforme en avocat des médias, alors qu’il est censé tenir lieu d’avocat des lecteurs?

La culture numérique renforce une attitude négative

La méfiance du public envers la presse et les médias ne date pas de ce jour. Elle ne s’est pas survenue non plus sans raisons. Au cours des siècles, et jusque dans les temps les plus récents, les journalistes n’ont pas manqué de distribuer autour d’eux des verges pour se faire fouetter. La méfiance est désormais solidement installée et s’exprime à l’envi sur les réseaux sociaux.

Les leçons du passé engagent les lecteurs à faire preuve de discernement et de sens critique envers les médias, à n’en pas douter. Elles ne fondent pas la virulence du défoulement contre les journalistes, de la même eau que le ressentiment envers les politiciens «tous pourris». Elles fondent moins encore l’accueil bienveillant et crédule de contenus numériques douteux, dont le seul certificat de garantie est de s’affranchir de tout label médiatique reconnu.

La nouvelle culture de l’Internet est riche d’apports de tous ordres, et d’abord de la liberté laissée à chacun de s’exprimer selon ses propres mots. Elle distribue la nouvelle donne du débat démocratique. L’avers est avenant. Il a son revers. La culture internet est aussi destructrice d’un ordre ancien, construit sur un espace public comme lieu de discussion et de recherche du bien commun, dans un esprit de tolérance et dans le respect de la vérité de fait.

Le philosophe Marcel Gauchet le dit excellemment dans un entretien paru dans Le Temps du 20 avril: «Les médias sociaux deviennent des instruments de dispute, de confrontation, d’aggravation des fossés sociaux (…) La contre-culture numérique renforce l’attitude négative d’une grande partie de nos concitoyens. La vision complotiste l’emporte.»

L’expérience de l’ordre ancien n’apporte dès lors qu’un faible secours. Selon la sagesse confucéenne, elle n’est qu’une lanterne que l’on porte dans le dos et qui éclaire le chemin parcouru.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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