Pourquoi tant de zèle à «mettre la honte»
sur les réseaux sociaux?


 

Mettre la honte. Sur les réseaux sociaux, le phénomène est fréquent. Quels sont ses mécanismes? Qu’exprime-t-il des rapports sociaux? De l’ordre moral dominant? Au cours de l’an dernier, le journal Le Monde a publié deux amples analyses sur l’humiliation en ligne (8 juin et 15-16 septembre 2019) qui restent d’actualité.

L’humiliation publique est une sanction aux anciennes racines. Les femmes en ont été souvent des victimes désignées. On se souvient de La Lettre écarlate de l’écrivain américain Nathaniel Hawthorne, dans la Nouvelle-Angleterre puritaine du dix-septième siècle. Ou encore des femmes tondues de la Libération en France, trois cents ans plus tard. Mais les hommes aussi se voyaient autrefois infliger des humiliations publiques, pilori ou enduction du corps de goudron et de plumes, pratique courante dans les plaines du Far West.

Selon Benjamin Loveluck, chercheur en activité à la haute école Télécom Paris, l’humiliation vise à renforcer un ordre social et moral existant là où la loi n’intervient pas ou peu. L’idée est «soit de vouloir être plus rapide que la justice, soit de s’y substituer parce que la justice ne permet pas de prendre en compte efficacement certains types de transgression, comme le harcèlement sexuel ou le racisme».

Dans son essai sur l’écrivain japonais Mishima, Marguerite Yourcenar attribue l’obsession de la honte sociale à un besoin presque paranoïaque de «normalisation». Une obsession dont, rappelle-t-elle, l’ethnologue américaine Ruth Benedict (1887-1948) a si bien dit qu’elle avait remplacé celle du péché.

Mais pourquoi ce retour sur les réseaux sociaux? Antonio Casilli, de Télécom Paris lui aussi, lie la résurgence de la culture de la honte à la délégation, par toutes les grandes plates-formes numériques, de la responsabilité de la régulation aux utilisateurs eux-mêmes. Or, cette régulation idéalement conçue n’opère pas.

Selon le psychanalyste Serge Tisseron, dans un monde régulé par la religion ou la justice, ou les deux à la fois, les coupables sont en quelque sorte «pris en charge». Ils échappent ainsi au jugements et sanctions de leurs pairs. Dans un monde numérique dépourvu d’institutions, «il était inévitable que la honte, qui est un moyen archaïque de gestion des fautes, s’impose». La quasi absence de régulation sur les réseaux nourrit donc la culture de la honte.

Subsiste une ambivalence. La honte est aussi une arme des faibles contre les forts. Elle est, selon Jennifer Jacquet, professeur à l’Université de New York, «une des dernières formes de sanction disponibles dans un monde globalisé et profondément inégalitaire».

Les forums sur les sites numériques et les plates-formes de blogs de nos journaux ne représentent qu’un microcosme aux nuisances limitées. Il est plus habituel qu’y soit déversée la haine ordinaire que répandue la honte.

Petites haines entre amis? Ce serait trop beau. Le médiateur est périodiquement pris à témoin de propos jugés intolérables et souvent prié de les endiguer.

Il n’a pas été saisi une seule fois l’an dernier pour des insultes sur les forums des journaux, qui sont modérés. Il l’a été, et parfois dans la démesure, pour des échanges agressifs et polémiques entre auteurs de commentaires sur les plates-formes de blogs.

Cela revient périodiquement, comme la crue d’une rivière. La communication numérique semble imperméable à l’idée que la liberté d’expression n’exclut pas la civilité. Et certains propos suffisent à mettre la honte sur leurs auteurs.

 

Billets récents

Alertes et autres dénonciations:
les médias en cour suprême?


Médias et justice:
Sus aux intermédiaires!


Dire ou ne pas dire:
quelles responsabilités des médias?


L’enquête, zone de résistance du journalisme


Les limites et les embarras du médiateur


Le territoire du médiateur: quelques balises


Le journalisme en voie d’extension


Une toile de trente ans
ou les illusions perdues


L’épopée des «gilets jaunes» sur Facebook


Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur

Archives