La presse écrite cherche des sous


Partout, l’argent manque. Pour faire plus, mieux, nouveau. Pour continuer à faire, tout simplement. Les universités, les institutions culturelles ne comptent plus sur les seules contributions des collectivités publiques. Celles-ci ne suffisent pas à assurer des prestations ni à satisfaire des ambitions répondant à un jeu de concurrence de plus en plus sévère. La recherche de fonds est devenue une activité à part entière. Des fondations sont sollicitées, le parrainage et le mécénat sont encouragés.
Par son ampleur, le phénomène est nouveau. Il est exposé à des dérapages. L’exemple académique le plus caricatural, et pourtant réel, est la recherche sur le cancer des poumons financée par l’industrie du tabac. Dans domaine culturel, le risque est celui de l’intervention d’un parrain généreux en mal d’influence sur les choix artistiques. L’apport de fonds extérieurs ne devrait donc pas échapper au respect de règles et de normes qui assurent à la fois l’indépendance des institutions et la transparence quant à leurs origines et conditions.
La presse écrite quotidienne se trouve aujourd’hui dans une situation analogue. Elle ne reçoit certes pas de fonds publics, bien que l’information semble être considérée encore comme un bien commun en démocratie. Depuis bientôt deux siècles, elle tire ses ressources de ses ventes et de ses recettes publicitaires. Mais son modèle économique est atteint d’anémie.
Partout dans le monde, les tirages des journaux s’érodent, même parmi les plus grands. Partout, les volumes publicitaires se ratatinent. Les deux sources financières de la presse sont en voie d’assèchement.
La presse écrite quotidienne subit deux migrations massives: celle des lecteurs, et d’abord des plus jeunes, celle d’annonceurs autrefois très présents sur le marché de l’automobile, de l’emploi, de l’immobilier, des petites annonces. Tout le monde se retrouve désormais sur le Net.
Les journaux se lancent donc à leur tour dans la recherche de fonds. Les pratiques de deux quotidiens romands se voient discutées. D’abord par le Tages-Anzeiger du 5 août, sous le titre «Quand les sponsors remplacent les éditeurs»; puis par le «19 :30» de la TSR, le 19 août; enfin, par le magazine suisse des médias Edito dans sa dernière livraison.
Les deux principales cibles du moment sont Le Temps (groupe Ringier) et 24 heures (groupe Tamedia). Le premier cherche ouvertement à développer diverses formes de partenariat, rédactionnel et commercial. Le second publie une série de reportages sur le grand Nord, avec un budget substantiellement renforcé par un chapelet de partenaires.
Ici comme ailleurs, les apports de fonds requièrent l’application de règles. Une directive de la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes admet le parrainage, mais précise qu’il convient de faire apparaître clairement le nom du parrain et de garantir le libre choix des thèmes et de leur traitement par la rédaction. L’exigence déontologique de transparence est recoupée par une disposition des Règles de la Commission pour la loyauté en publicité: «Le parrainage de contributions rédactionnelles est déloyal lorsqu’il n’est pas possible au lecteur de reconnaître quelle partie de la publication est parrainée et par qui».
La transparence est visiblement assurée par les deux quotidiens sous examen. Encore faut-il que l’indépendance rédactionnelle soit affichée et garantie au lecteur. Qu’elle ne laisse pas place au doute. Et surtout que cette indépendance soit effective non seulement à propos d’un article donné – ce qui n’est déjà pas acquis –, mais surtout dans la durée.
Sans ouvrir de procès d’intention ni agiter des théorie du complot, à quoi sont aussitôt portés certains esprits, des questions se posent. Quel sera le traitement réservé par une rédaction à tel ou tel parrain prodigue qui rencontrerait des difficultés d’ordre économique, voire judiciaire, qui s’exposerait à une controverse publique?
Rien de cela n’est à vrai dire très nouveau. Les médias connaissent de semblables embarras depuis longtemps, du fait du poids de grands annonceurs publicitaires. Mais le «mur» traditionnel entre les activités rédactionnelles et la politique commerciale des médias suit un parcours de plus en plus sinueux et gagne en porosité. Les lignes bougent, les risques s’accroissent de les passer.

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