Le coronavirus aggrave la crise du savoir


Ah, bon? Aux presque dernières nouvelles, le rebond du coronavirus constaté à Pékin serait dû à une variante de souche européenne, plus ancienne que le virus qui continue de circuler ici. Selon des chercheurs chinois plutôt prudents, faut-il préciser. Voilà. Tout est dit. Mieux vaut s’en tenir là pour l’instant.

La démarche scientifique suppose la formulation d’hypothèses. Elle implique que ces hypothèses soient vérifiées, étayées. Elles ne le sont pas toutes. Plusieurs sont assez vite abandonnées. Bien que consolidées, et précisément parce qu’elles le sont, d’autres restent exposées à des réfutations. La démarche scientifique est par nature jalonnée d’erreurs. L’erreur fait partie de la recherche de la vérité.

L’inquiétude latente expose à la tentation de se jeter sans précaution sur la dernière hypothèse qui passe. De l’adopter ou de la rejeter, par préjugé, inclination ou simple goût de se distinguer de l’opinion dominante.

À ce jour, l’origine exacte de la pandémie n’est pas sûrement établie. Personne n’a oublié les premières hypothèses. D’abord, la fréquentation d’un marché de la ville de Wuhan, en Chine, exposant les marchands et les chalands à un contact avec certains animaux vivants ou morts, chauve-souris, pangolin ou autre. Ensuite, l’existence d’un important laboratoire de recherche dans cette même ville, d’où le virus se serait échappé.

Après deux mois de confinement en Suisse, ces hypothèses-là restaient les plus convaincantes: 62% des personnes questionnées estimaient que le virus s’est propagé de l’animal à l’homme, 30% qu’il provient d’un laboratoire, les deux réponses n’étant pas incompatibles (sondage Tamedia). Il y en eut d’autres: de l’élevage industriel d’animaux à l’imposition de la norme de téléphonie mobile 5G.

Les incertitudes tenaces entraînent la multiplication des hypothèses. Cela stimule les esprits. La curiosité est le propre de l’homme, autant que le rire. L’esprit critique est un bon outil pour comprendre le monde. Tant la première que le second se situent accessoirement au fondement de la démarche journalistique.

Heureuse qualité humaine, la curiosité est pourtant dévoyée si elle n’est pas exercée avec rigueur et méthode. Il y a soixante ans, un livre connut un grand succès. Il était intitulé «Le Matin des magiciens» et portait sur des phénomènes inexpliqués. La croyance en des extraterrestres était alors en grande faveur. Le ressort de l’ouvrage était, à chaque fois, d’amener ses deux auteurs Louis Pauwels et Jacques Bergier à retenir parmi les hypothèses la plus extraordinaire, la plus merveilleuse, la plus magique, quoi.

Quant à l’esprit critique, il fait fond sur une belle disposition de l’intelligence qui s’appelle le doute. Mais pourquoi serait-il inévitable que le doute alimente, aujourd’hui plus que jamais, de manière orientée et par une sorte d’automatisme pervers, la méfiance envers les discours dominants des scientifiques, des politiques ou encore des médias? Sous l’effet de la méfiance, une quelconque hypothèse est moins retenue pour sa pertinence ou la qualité de sa démonstration que pour sa situation en marge de ces discours ou encore pour la posture de ses partisans. Tel est donc l’esprit de notre temps.

Au carrefour d’une curiosité débridée et d’une méfiance érigée en système surgit alors la thèse du complot. La thèse en question (en anglais «theory») a été formulée pour la première fois en termes contemporains par Karl Popper dans «La Société ouverte et ses ennemis» (1945, tome 2 de la traduction française): elle est l’opinion «selon laquelle il suffirait, pour expliquer un phénomène social, de découvrir ceux qui ont intérêt à ce qu’il se produise». Tout ce qui se passe résulterait «directement des desseins d’individus ou de groupes puissants».

Un phénomène ou des faits avérés sont ainsi associés à l’action d’un groupe fermé de conspirateurs, qui en serait la cause déterminante. Dans sa logique, la thèse du complot se distingue des démarches, notamment historiques, fondées sur la convergence ou la coïncidence de plusieurs facteurs.

Le coronavirus laisse encore incertaine l’étendue de ses dégâts sanitaires et sociaux. Il a déjà aggravé la crise du savoir.

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