Le virus de la « post-vérité »


L’année écoulée n’a pas contribué à une remontée de la cote des médias dans l’opinion. Où qu’on en prenne la mesure, aux Etats-Unis, en Allemagne, en France ou ailleurs, cette cote est basse, et depuis longtemps. L’anémie de la crédibilité des médias est chronique. Elle pourrait atteindre son niveau d’étiage.
Cela tient pour beaucoup à la coïncidence dans l’actualité de plusieurs scrutins majeurs, dont les issues ont été contraires aux prévisions. Ces scrutins portaient sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (le Brexit); sur l’élection présidentielle aux Etats-Unis; sur l’élection primaire du candidat de la droite et du centre en vue de l’élection présidentielle de mai prochain en France.
Les résultats ont conduit à mettre en cause, le plus souvent sans nuance, le travail des journalistes – déclarations, polémiques, lettres de lecteurs, commentaires et tweets assassins. Les réseaux sociaux ont atteint sur le sujet un point de saturation.
Le débat s’est focalisé sur l’élection de Donald Trump. Plusieurs voix du journalisme aux Etats-Unis – prestigieuses, sinon unanimement respectées en dehors du métier –, ont procédé à un impressionnant nostra culpa. Incapables de concevoir l’élection du magnat de l’immobilier à la Maison Blanche, les observateurs professionnels n’ont pas su en percevoir les indices annonciateurs. Des erreurs ont été commises. Des défaillances se sont produites. Ces voix en font l’aveu.
L’examen de conscience permet aux membres de la profession de se rendre une nouvelle fois à l’évidence. Pour la plupart d’entre eux, leur mode de vie, leur environnement social, leur lieu de résidence ne leur permettent pas de sentir les mouvements du «pays profond», plutôt caché et silencieux. Le phénomène n’est ni récent, ni particulier aux Etats–Unis.
Que des médias américains aient néanmoins entrepris de parcourir cette «terre inconnue», envoyé des reporters dans les régions industrielles sinistrées, la fameuse «ceinture de rouille», n’a donc servi à rien. Ni à peser sur le résultat du scrutin présidentiel, puisque les conclusions des observations sur le terrain n’ont pas été tirées. Ni même à servir après coup de circonstances atténuantes à un métier malmené.
L’esprit critique du public est pourtant plus que jamais nécessaire au débat démocratique. C’est que l’époque favorise la confusion. Entre l’erreur et le mensonge. Entre un comportement moutonnier des médias et un prétendu complot dont on leur fait couramment procès. Entre les faits et les émotions ou croyances charriées par les événements – confusion où s’installe le discours nouveau de la «post-vérité».
Les mêmes qui dénoncent des médias faillibles et tentés par le suivisme semblent prêts à gober n’importe quelle allégation sur l’Internet. Il suffit qu’elle se distingue du discours médiatique dominant. Elle n’a pas besoin d’autre certificat que celui de la discordance.
Bien qu’elle reste en permanence exposée à des échecs, la recherche de la vérité de fait continue d’être tenue pour le pivot du journalisme. D’autres ne voient déjà plus en elle qu’une vieille lune.
La communication politique est donc entrée en 2016 dans l’ère de la «post-vérité». Le dictionnaire Oxford fait de «post truth» son mot de l’année. Redoutable virus qui appelle les médias traditionnels à la vigilance. Pour s’en protéger d’abord, mais aussi pour ne pas participer de leur propre fait à sa propagation.

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