Les affaires et la presse:
un risque de démesure


Broulis, Maudet. L’actualité lémanique est emportée par les affaires. La presse en maîtrise-t-elle encore le cours ? En fait-elle trop ? Saisies par la politique et le mécanisme des institutions, les affaires produisent leurs propres enchaînements, leurs propres excroissances. Les médias ne manquent pas d’en relater les péripéties, ils contribuent ainsi à les entretenir et à les amplifier.

Il  est demandé aux deux conseillers d’État des comptes sur des comportements qui relèveraient de l’octroi ou de l’acceptation de privilèges.

Entrer dans le détail ? Trop de questions restent à ce jour sans réponse. La justice doit encore faire son œuvre. Ce n’est d’ailleurs pas le fond des affaires qui intéresse ici, mais leur traitement par les médias.

La presse est dans son rôle lorsqu’elle met au jour le dysfonctionnement des divers pouvoirs. Selon une tradition libérale venue des États-Unis, il lui incombe d’exercer une surveillance publique de leur exercice, afin d’en dénoncer les défaillances ou les éventuels abus. Les journaux sont alors qualifiés de « chiens de garde » de la démocratie.

Dans cet esprit, la pratique des privilèges, sans même parler de corruption qualifiée, mérite quelques aboiements. Sont-ils ou seront-ils un jour, ces privilèges, les leviers d’une demande qui trouverait un représentant du pouvoir réduit à l’état de débiteur ?

Les affaires partent le plus souvent d’une information exclusive, diffusée en primeur par un journal ou un média particulier. Cela s’appelle un « scoop ». Le journaliste qui publie une nouvelle de cette nature en est peut-être l’artisan, pour en avoir réuni les éléments constitutifs ; il en est rarement le véritable découvreur. Il s’en saisit parce que quelqu’un l’a mis sur la piste. Les deux journalistes du Washington Post qui ont révélé les écoutes du Watergate n’ont pas caché que leurs principales informations ou confirmations venaient d’un certain « Gorge profonde ». Comme on l’apprit une trentaine d’années plus tard, cette source s’appelait William Mark Felt, à l’époque numéro deux du FBI.

Or, comme l’affirmait Bernard Béguin, ancien rédacteur en chef du Journal de Genève et président du Conseil suisse de la presse, sage du journalisme en Suisse romande s’il en fut, « il n’y a pas de scoop innocent ». Derrière toute nouvelle exclusive se trouve quelqu’un qui a intérêt à sa divulgation. L’intention de la source fait-elle systématiquement l’objet d’une interrogation poussée par les médias ? Il serait trop dommage de se priver d’une si bonne histoire… Et qui plus est aujourd’hui, alors qu’elle est toute disposée à filer sur les réseaux sociaux.

Autres rouages observés dans le déroulement des affaires du moment : l’emphase, l’engrenage et la propagation.

Racontée en primeur, l’information se prête d’emblée à l’emphase. La reprise par d’autres médias est propice à la surenchère. Sous l’effet de la concurrence, le sens de la mesure peut se perdre. Des suites judiciaires sont-elles prévisibles ou annoncées ? Les médias ne négligent pas de mentionner l’existence d’une présomption d’innocence. Cela tient plutôt de la précaution oratoire. L’ampleur et la fréquence de la couverture médiatique, son ton, le libellé des titres et des annonces, le choix des images créent une dramaturgie qui tend à prendre une allure péremptoire, aux confins du réquisitoire.

L’engrenage est engagé le plus souvent par les cibles des médias elles-mêmes. Des réponses dilatoires du genre « cela relève de la vie privée », « je m’en suis expliqué et tout est en ordre » – autant dire « circulez, il n’y a rien à voir » – ne font qu’aiguiser la curiosité. Demi-vérité, demi-mensonge ? Rien ne stimule tant les journalistes, et à juste titre, que le sentiment qu’on leur cache quelque-chose.

La propagation, enfin, est le produit d’un effet de mode. Elle est soutenue par les initiatives de la presse, teigneuse et pourtant soucieuse d’un traitement équitable des acteurs. Elle l’est par les réactions de l’ensemble des milieux politiques, où chacun cherche à tirer parti des déboires de l’autre, à détourner les coups, à allumer des contre-feux.

L’actualité ne manque pas d’exemples. Des personnages de tous bords, puissants ou influents, se sont vu offrir, à des conditions certes variables, de participer à de beaux et intéressants voyages. La Russie semble très prisée. Invités à titre personnel ou en leur qualité d’acteurs politiques ? À leurs frais ou aimablement parrainés ? Dans l’attente d’une forme de reconnaissance ou pour leurs beaux yeux ? On ne le sait pas toujours.

Les journalistes, quand ils sont conviés à un voyage, n’ignorent pas que c’est en vue de les inciter à rédiger des articles élogieux ou à réaliser de magnifiques reportages. Leur déontologie recommande de signaler au public qui a pris en charge les frais du voyage. Ils ne sont pas non plus à l’abri d’une défaillance.

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